Un peu à droite de la Cordillère
Par Etienne FILLOL, vendredi 31 août 2007 à 16:46 :: politique
Bien sûr, il est toujours délicat de juger les évènements d'un pays à l'aune de sa propre lorgnette franchouillarde. Bien sûr, les médias nationaux ne rapportent du monde qu'ils prétendent explorer qu'un petit nombre d'éléments, simplifiant nécessairement des informations qui sont plus complexes dans le détail que vus de notre côté de l'océan. Bien sûr, il faut éviter de piocher chez le voisin de quoi démontrer une idéologie prédéfinie en occultant sciemment ce qui contredirait notre raisonnement.
Mais tout de même...
Confortablement installé dans mon train de banlieue ce matin, parcourant d'un œil un peu distrait le journal gratuit[1] Matin Plus laissé sur un siège par un voyageur à l'esprit collectif, je m'arrête, page 14, sur une photo pleine page et sa légende : «Interpellations en masse lors de violentes manifestations au Chili ».
Un peu plus tard, fouillant le sujet dans d'autres médias, je m'attends à y découvrir des émeutes provoquées par des nostalgiques du régime de Pinochet ou une manifestation de notaires qui pleurent des avantages fiscaux qui diminueraient leurs richesses. Or de quoi s'agit-il ? De plusieurs centaines de milliers de manifestants de gauche (syndicats et parti socialiste en tête !) qui sont descendus dans la rue pour protester contre la politique libérale menée par la présidente « socialiste » Michelle Bachelet ! Voilà qui n'est pas banal : un pays où la gauche manifeste pour se plaindre que la gauche est de droite[2] !
Mais plus inquiétant encore est le fait que cette manifestation n'avait pas été autorisée par le gouvernement et a été dispersée par des forces de l'ordre particulièrement violentes, faisant 40 blessés et plusieurs centaines d'arrestations. De la part d'un gouvernement de gauche, prétendument progressiste, il y a de quoi être surpris, pour ne pas dire révulsé.
Déjà il y a quelques temps, la grande grève de plusieurs semaines dans le secteur minier au Chili nous avait montré les signes d'un gouvernement réputé de gauche mais particulièrement peu enclin à combattre le libéralisme. Les événements de ces derniers jours en sont une nouvelle démonstration : Le Chili est un état plutôt prospère en Amérique du Sud et ceux qui ont voté pour une politique solidaire ne comprennent pas qu'un gouvernement de gauche n'applique pas les promesses de redistribution des richesses. En période de crise, ce serait difficile à avaler mais en phase de prospérité relative (comme c'est le cas actuellement au Chili où la croissance dépasse 6%), cela confine à la faute politique majeure.
Encore une fois, au Chili comme ailleurs, aujourd'hui comme toujours, la gauche qui, par faiblesse ou par cynisme, de manière active ou passive, se fourvoie dans un néo-libéralisme attristant, fait le jeu de la droite et des plus nantis et agit contre son propre peuple. Que les socialistes français qui, à l'hiver 2006, ont fièrement affiché leur soutien à Michelle Bachelet lors de sa campagne électorale chilienne s'en souviennent et tournent le dos à cette facilité qui consiste à ne combattre le laisser-faire économique qu'avec des pincettes.
C'est un hasard, mais qui s'étonnera que Dominique Strauss-Kahn, candidat à la direction du Fonds Monétaire International, se soit rendu, juste après ces évènements, à Santiago où Michelle Bachelet lui a exprimé son soutien dans sa quête du poste le plus libéral de la planète ?
La gauche, quand elle n'est pas elle-même, quand elle trahit sa propre histoire et les siens, se reconnaît décidément où qu'elle soit sur la planète. Et alors elle fait honte à voir.