Racistes de tous le pays, punissez-vous
Par Etienne FILLOL, samedi 16 décembre 2006 à 05:47 :: politique
Ce qui est à la fois beau et drôle avec les cons, c'est cette mission qu'ils se sont assignée de révéler au peuple soumis des vérités cachées qui le libéreraient de l'insupportable joug du silence.
Ivan Rioufol en est[1] et le déclame tous les vendredis dans son « bloc-notes » figaresque. Semaine après semaine, il écrit glapit vocifère vomit sur ses deux obsessions : la vermine communiste et les hordes de noirs qui dénaturent notre grande et belle Gaule éternelle. Du reste, l'auteur fait en général un lien direct entre ces deux catégories, accusant la première d'imposer une omerta nationale sur les dangers de la deuxième. C'est ce qu'il appelle « briser les tabous ».
Ah ! Ça ! pour nous les briser, il nous les brise le Rioufol... aucun doute possible. Difficile de le rater : Au cas où vous ne liriez pas le Figaro, il se fait inviter de ci de là pour déverser sa haine du beur, sa rancoeur libérale[2], dans d'autres médias.
Dans sa dernière production en date, Ivan le Risible exulte. Il a réussi ! Il touche au Graal, il se vêt du Saint-Suaire, le Christ est parmi nous ! Alléluia ! Le peuple est enfin libre d'entendre ce que le Praesidium Suprême dissimule depuis des années : « Après des décennies d'opinions imposées et de slogans ânonnés, les digues du politiquement correct sont prêtes à rompre ».
Bon bien sûr, personne ne sait bien qui interdisait jusqu'ici de tenir ces propos et encore moins l'élément qui ferait qu'à présent il est possible d'en parler. Mais peu importe, Ivan l'Émétique se sent libéré d'un poids et tient à nous le faire savoir : en premier lieu, les gueux vont devoir cesser de se référer à des avantages scandaleux que n'ont pas les honnêtes patrons. Au revoir le modèle social, bye bye le droit de grève. Terminé, emballé c'est pesé, on clôt le sujet, basta, terminato, ciao a tutti.
On peut alors attaquer le deuxième sujet, le vrai, le seul qui vaille : il y a dans ce pays beaucoup trop d'immigrés non-suédois et non-danois : « Mieux : il devient possible de soutenir que l'immigration extra-européenne est un problème pour la France ». Notons ici que tous les vendredis, sans exception ou presque, Rioufol exprime son opinion plus ou moins raciste au moyen de fumeuses théories historico-économiques, mais affirme que les choses viennent de changer ce 15 décembre 2006. Et toi, sombre crétin de lecteur ignare et décérébré, tu t'es couché le 14 au soir sans te douter que pendant la nuit, un bouleversement éminentissime se produirait : au réveil, un décret serait paru qui autoriserait des éditorialistes haineux à déverser leur bile, leurs peurs sur des boucs-émissaires faciles.
Il est vrai que l'auteur possède une imagination sans limite pour désigner l'immigration : « peuplement imposé », « bouleversement ethnique », « défrancisation », « nation submergée », « cette politique (de l'immigration) qui a blessé l'âme nationale », « désastre culturel », nous pourrions remplir trois pages de ces expressions rioufolesques qui combattent la couleur de la peau, la religion ou la culture de nos voisins de paliers.
C'est du reste un point commun entre tous les néo-racistes réactionnaires, cette capacité à l'invention sémantique autour de leur thème obsessionnel : de la France « black-black-black » de Finkielkraut à la « bite des noirs » de Sevran en passant par Frêche et Dieudonné. Les mots faciles cachent des idées honteuses. Les phrases-chocs dissimulent un racisme chic. Les expressions simples cachent des concepts simplistes. Tiens, pas de hasard : Rioufol reconnaît ceux-là comme de sa famille de pensée : « Georges Frêche et Pascal Sevran en savent quelque chose, qui ont été lynchés pour avoir critiqué, l'un la composition de l'équipe de France de football, l'autre les comportements natalistes des Africains (grossièrement, il est vrai) ». Le racisme a ceci d'étonnant qu'il réunit des gens pourtant bien différents. Il se place au-dessus des autres idées en ce qu'il compte plus que tout pour ses tenants les plus féroces. Plus que l'opinion politique, plus que la religion même. Il tient à cette peur animale, irraisonnée de la différence.
L'autre point commun de ces « briseurs de tabous », c'est cet amour du passé éternel, cette peur de l'avenir inconnu, de la modernité dégradante, ce déclinisme permanent, ce « on va tous mourir » qui suinte au coin de chacune des phrases publiques.
Allez, Ivan ! A vendredi pour tordre le cou à un nouveau tabou : l'avant-centre de l'équipe de Lyon est-il bien norvégien puisqu'il est noir ?
