Cher Arnaud,
Il y a quelques années, lorsque vous êtes né à la politique, le premier trait qui m'ait frappé chez vous, c'est cet emploi systématique de l'imparfait du subjonctif, jusque dans les joutes orales, usage plus qu'inhabituel. Je sais, c'est futile, mais que voulez-vous, j'aime l'imparfait du subjonctif. Je ne l'utilise moi-même que rarement, par peur d'offrir une image de désuétude pour ne pas dire de pédanterie. Par manque de talent, sans doute aussi. Mais j'apprécie que d'autres le fassent, cela témoigne d'une (re)connaissance de l'histoire. Celle de la langue française en l'occurrence, mais plus généralement de tout ce qui nous a précédé. Apprendre de nos aînés. Ne pas répéter les erreurs déjà commises.
Mais foin de ces questions grammaticales, cette introduction n'avait d'autre but que souligner votre évident attachement aux choses passées. Talent et histoire : ces deux traits qui vous caractérisent rappellent curieusement François Mitterrand, cela vous a déjà été dit, nécessairement, à moults reprises. Depuis vos premiers combats à l'Assemblée Nationale, je vous suis. De loin, de mon jardin, de ma lorgnette, sans engagement, mais avec cet oeil amical, d'abord amusé et sceptique dans votre lutte contre un président affairiste, puis intéressé par votre capacité à dénoncer si justement les dérives de notre vie politique, enfin attaché grâce à votre persistance à refuser le socio-libéralisme mou d'une certaine gauche, incapable de propositions fortes et innovantes, à force de suivisme.
Je dois vous le dire, je ne suis pas un membre de votre mouvement. Tout juste suis-je un nouvel adhérent socialiste, l'un de ces produits à vingt euros. Pas franchement militant, à dire vrai. Inscrit facilement, certes par logique d'une proximité avec les idées de gauche, mais surtout, sans doute, par volonté de peser un tant soit peu -une voix parmi toutes le autres- sur le choix automnal du candidat socialiste à l'échéance électorale qui s'annonce. Histoire de ne pas subir.
Subir. Voilà le mot-clé. Nous y sommes donc ! L'été sera vite passé et la rentrée sera celle du choix. Le vôtre est déjà fait. Il réjouit certains, heurte d'autres. Comme je l'écrivais ici même il y a quelques temps, choisir c'est se priver. Votre inclination vers Ségolène Royal vous privera donc d'une partie des militants de votre propre mouvement, les puristes de la gauche intègre et sans concession. Je les comprends : la camarade Ségolène est votre antithèse. Aussi people que vous vous concentrez sur le fond des choses. Aussi volontairement lisse que vous exprimez des idées fortes. Aussi blairiste que vous mettez d'énergie à maîtriser un capitalisme de plus en plus débridé. Finalement, ce qui vous rapprocherait tous deux, c'est cette volonté de rogner l'ivoire des éléphants. C'est peu. Ce n'est donc sans doute pas ce qui a motivé de votre part un revirement aussi précipité. Du moins l'espéré-je.
Apprendre du passé, disais-je plus haut. Chevènement à gauche ou Séguin à droite ont montré leur incapacité à dépasser le rôle de trublions de leur propre camp dans lequel ils s'étaient respectivement enfermés. Je jurerais que vous avez pensé à cela avant de vous lancer dans le choix du pragmatisme « ségolien » : Ne pas restreindre votre mouvement à une opposition stérile. Ne pas subir. Concéder, un peu, pour faire avancer, beaucoup.
Mais la marge est ténue entre le compromis et la compromission. Depuis quelques semaines, je n'ai pas réussi à déchiffrer dans vos propos, ou ceux de vos fidèles lieutenants, ce que vous auriez obtenu de concret comme préalable à ce ralliement. Nécessairement, l'inquiétude est donc de mise, chez moi, comme chez d'autres. Pas un signe n'a donné l'impression que ce qui fait la spécificité de « Renover Maintenant » fût dores et déjà pris en compte par la candidate à laquelle vous avez fait allégeance. Bien sûr, vous n'avez sans doute pas tout dit, tout dévoilé. Mais comprenez que, dans l'ignorance, le simple citoyen que je suis peut légitimement s'interroger et ne voir dans votre volte-face qu'une pratique politicienne d'un autre âge, sous couvert de pragmatisme.
Comme le révèle cet amour inhabituel de l'imparfait du subjonctif -j'y reviens-, vous êtes quelqu'un de rare, cher Arnaud. Rare par le talent, par la structuration des idées, par l'intégrité et la transparence, par la force de suivre une route différente, contre les idées reçues. Mais à l'heure du vote, tout en vous exprimant l'admiration qui est la mienne à votre endroit, je ne peux que souligner mon désaccord avec ce que je considère comme une mésalliance et affirmer conserver mon libre arbitre de choisir autrement. Vous le voyez, je n'ai décidément pas l'âme d'un militant. Ma liberté confine à l'indiscipline.
Mais je m'attarde, il me faut conclure. Je forme, croyez le bien, le voeu que l'avenir me donnera tort, absolument tort, et me permettra, dans un an, de vous écrire à nouveau, cette fois pour un mea culpa témoignant de mon absence de vision politique passée. Vous serez alors plus fort et je serai, soyez-en assuré, votre premier partisan.
Bien amicalement,
Etienne Fillol.