Ainsi, le demi-nistre de l'Intérieur doit se rendre au Sénégal dans les heures qui viennent. Agacement de Royal qui avait, elle aussi, inscrit sur son agenda la visite touristico-électorale de Dakar la semaine prochaine et risque de se faire voler les caméras par le premier fliqueur de France. Et ça, Ségolène ne peut pas le supporter. Autant on peut lui dire qu'elle est démagogue, de droite, nulle, creuse, dépourvue d'idée, populiste, sans provoquer chez elle le moindre battement de cil... autant un détournement médiatique la fait sortir de ses gonds.

Ces deux là sont décidément affligeants. Incapables, ne serait-ce qu'une seule seconde de leur vie, de cesser de penser à l'image qu'ils renvoient. Incapables aussi de ne pas se surveiller l'un l'autre comme le lait sur le feu. Ce double voyage concomitant -pour ne pas dire concurrentiel- est comme un symbole : nos deux moustiques chassent sur les mêmes terres médiatico-électoralistes, abordent les mêmes thèmes au même moment et se répondent à travers micros et caméras sur les sujets qu'ils ont eux-même inventés. Bamako-Cachan, même combat. Dakar-Bobigny, même objectif. Curieux aussi comme il y a quelques semaines déjà, les deux mêmes protagonistes se succédaient à trois jours d'intervalle à Bruxelles, en quête d'une reconnaissance européenne. A force de fréquenter les mêmes lieux au même moment, ils devraient finir par prendre les mêmes avions pour économiser des frais de transports.

Aux journalistes qui pointent l'étrange croisement africain de leurs calendriers, nos deux apprentis-présidents répondent la même chose : nous n'allons pas à Dakar parler des mêmes choses. Ah ? L'un va conclure un « accord sur l'immigration partagée » (traduire par : « limiter l'immigration ») et la seconde pour parler de codéveloppement (traduire par : « aider les africains pour leur éviter de pénible déplacement en France »). La différence est dans la méthode, c'est évident, mais le sujet est bien le même. Unité de lieu, de temps et d'action : les ressorts de la tragédie antique. Car oui, ces deux là sont tragiques : le renouvellement politique qu'ils prétendent incarner n'est que le flirt de la démagogie avec le populisme, l'alliance de la pensée facile et du sourire super-white.

Ces deux là jouent sur la même stratégie : celle de l'opinion. C'est un choix. Un pari qui n'a guère fonctionné au cours des décennies passées, mais qui leur permet pour le moment de naviguer sur la vague de la popularité et d'accaparer le débat public.

Un exemple de la démocratie d'opinion que portent Royal et Sarkozy : Ce dernier, pris les mains dans le pot de confiture de la délinquance en hausse exponentielle en Seine-Saint-Denis, se dédouane lui-même en désignant à la vindicte populaire le laxisme des juges. A ceux qui hurlent (à juste titre) à la mise en cause de l'indépendance de la justice[1], Sarkozy a ces mots : « Les français savent bien que j'ai raison ». Tout est dit : pour lui, le respect des institutions n'est rien au regard de ce que les français pensent de lui sur le moment. Peu importe également qu'un audit montre le sérieux et la compétence des juges du tribunal de Bobigny, Sarko le Démago préfère se délecter des 77% de français qui estiment[2] que la justice n'est pas assez sévère. Voilà qui fait écho dans un tout autre domaine à Royal qui répond à la demande de débats internes au PS « qu'il n'existe pas de débats internes ou externes au PS, mais seulement un débat avec les français ». Une façon de sauter par dessus le calendrier de son propre parti, de refuser l'échéance électorale des primaires socialistes et se vautrer elle aussi dans une opinion favorable. Voilà ce qui réunit ces deux là : du moment que l'opinion va, tout va.

Mais décidément, ces derniers temps, il était frappant d'observer le mimétisme entre les deux déjà-vainqueurs de l'élection présidentielle : Sarkozy après s'être opposé à la privatisation de GDF, a fini par se ranger et accepter l'opération. On croyait tenir là une différence entre les deux agitateurs de caméras. Mais patatras ! Voici qu'hier la Dame du Poitou déclare explicitement ne pas exclure l'ouverture du capital de GDF aux capitaux privés. Nos deux compères piétinent décidément la même plate-bande.

Autre hasard du calendrier : aussitôt l'un fait-il une bourde diplomatique que l'autre lui répond par une faute du même acabit. À New-York la semaine dernière, Sarkozy, pour défendre son modèle, son rêve américain, rétorque à l'étonnement de certains : « Vous voudriez que j'admire le modèle russe » ? Et pan ! Prends ça dans la tête, le slave ! Royal, jamais en reste, estime publiquement quelques jours plus tard que le premier ministre hongrois devrait démissionner. Ingérence chez le voisin, uppercut au menton du magyar ![3]

Après le jeu de ping-pong à propos de la carte scolaire, dans lequel les médias se sont obstinés à pointer des divergences qui à l'évidence n'existent pas, il faut les entendre rivaliser d'éloquence sur la même « valeur-travail ».

Au vrai, Royal et Sarkozy jouent à s'opposer, pendant que dans le miroir Layor et Yzokras prennent le thé en se contant fleurette. Les deux siamois sont interchangeables et n'ont d'opinion tranchée que là où les sondages montrent une frontière marquée. À l'UMP comme au PS, c'est ce qu'on appelle « bouger les lignes ». Dans le Figaro et dans le Monde, on préfère « transcender les clivages ». Chez moi on appelle ça « démagogie », mais il est vrai que le vocabulaire n'a jamais mon fort...

Notes

[1] ... ce qui n'est pas le cas de Royal qui s'est insurgée contre les propos du Ministre de l'Intérieur mais a jugé qu'il ne s'agissait en rien d'une remise en cause des principes de séparation des pouvoirs.

[2] ... dans un sondage IFOP-LCI-Le Figaro, trois entreprises dirigées respectivement par Laurence Parisot, Martin Bouygues et Serge Dassault, amis personnels de Sarkozy et très légèrement orientés à droite.

[3] En marge de ce billet, je soumets à l'appréciation du lecteur le fait que le lendemain, Ségolène Royal sur La Chaîne Parlementaire déclarait à propos de Sarkozy : « Moi mon rôle ce n'est pas d'appeler à la démission de tel ou tel ». Donc si je comprends bien, l'opposition parlementaire de Paris lutte en réalité contre la majorité gouvernementale de Budapest mais n'a pas à juger l'action de la droite française au pouvoir ? L'ordre juste est décidément un concept extraordinairement complexe...